Dans la déchirure l’histoire

Le roman Pièces éparses, de Zoltán Böszörményi, raconte l’amour, la violence et la mémoire comme un tissu nerveux / Par Walter Fromm


 

Il y a des romans qui racontent une histoire. Et il y a des romans qui racontent une situation. Pièces éparses appartient à la seconde catégorie – la plus rare des deux : ce n’est pas un véhicule confortable qui transporte le lecteur d’un point A à un point B, mais un corpus textuel agité de tremblements nerveux, qui entreprend de rendre perceptibles les fissures du présent — dans la vie privée comme dans l’histoire, dans le désir passionné comme dans les archives, dans le rêve comme dans la réalité la plus nue. Le titre est ici moins une affirmation qu’un diagnostic : ce qui est déchiré, ce n’est pas seulement un cœur, pas seulement une nation, pas seulement un moi. C’est le monde, tel qu’on le ressent aujourd’hui lorsqu’on refuse de l’aborder avec le sédatif d’un récit linéaire.

Zoltán Böszörményi, ce promeneurs des frontières d’Europe centre-orientale dont on raconte qu’il soumet la sphère existentielle toute entière au diktat de l’esthétique, a façonné un roman qui connaît certes les formes de l’ordre, mais n’y croit plus. Sa scène est transnationale, ses personnages le sont aussi : Toronto, Paris, Budapest — non comme des coulisses touristiques, mais comme les coordonnées d’une géosubjectivité intérieure dont la surface bourgeoise peut à tout moment basculer dans l’abîme.

 

La surface bourgeoise : Toronto

Quiconque pense encore, aux premières pages, se trouver dans la constellation intelligente et légèrement sardonique d’un roman conjugal, s’apercevra vite que la matière du roman commence à se consumer sous ses doigts. Au centre se trouve Mélanie V. Templeton, psychologue canadienne, dont le mariage avec l’avocat Richard Vaughn s’est figé dans une froideur qui semble non seulement émotionnelle, mais idéologique. Richard s’enfuit dans la dérision, dans l’aventure et dans une liaison avec l’étudiante Susan (Susie) Lang. Mélanie, de son côté, cherche à se rassurer au moyen de ses propres coucheries vertigineuses — avec Paul Harding, professeur de philosophie, « intellectuel du genre inhibé », et avec l’étudiant obsédé Kenneth (Kenny) White.

Si Böszörményi était un réaliste traditionnel, on pourrait y voir la fresque morale – placée sous un éclairage psychologique – d’un milieu saturé : des intellectuels qui prêchent la liberté et désapprennent l’engagement ; des corps qui se trouvent sans se reconnaître ; des relations qui ne peuvent plus échouer, mais juste s’effilocher. Mais l’ambition de Pièces éparses va au-delà d’une simple satire sociale. Le roman insère dans cette constellation entourant Mélanie une seconde tension, plus sombre : Susie, la maîtresse de Richard, devient plus tard la patiente de son épouse. Et par ce croisement oppressant de l’intime et du professionnel, du savoir et du silence, l’exigence morale devient narrable non pas comme une posture, mais comme un défi.

Susan n’est d’ailleurs pas « seulement » l’étudiante d’un carré amoureux. Son traumatisme ouvre une plaie béante dans le roman : les suites d’un viol collectif qui lui a fait éprouver du plaisir, en conséquence de quoi la honte et le dégoût de soi se sont fixés en elle comme un second système nerveux. C’est là que réside l’une des grandes forces du livre : il ne pousse pas à l’indignation facile et n’admet aucun schéma d’interprétation woke, mais insiste sur l’impossibilité de vivre proprement après de telles expériences.

En ce sens, Pièces éparses n’est pas une expression empreinte de pathos, mais le nom d’un état dans lequel les catégories structurantes se ramollissent et tombent en panne.

 

Fragilité de la condition d’écrivain

Parallèlement, le roman ouvre une seconde trame principale qui, plutôt que d’illustrer la première, la sape : Thomas Larringen, écrivain canadien, souffre d’une crise créative et de « l’insignifiance de la littérature ». Son épouse Eva, d’origine hongroise, agente immobilière, est pragmatique, prospère, ancrée dans la réalité monétaire. On voit ici se heurter non seulement des tempéraments, mais des modes de vie modernes : l’écriture, précaire et rongée par le doute, et la pratique efficace et grassement récompensée d’une profession libérale. On peut y déceler un comique subtil et amer — et, en même temps, l’une des questions les plus sérieuses du roman : que peut encore la littérature quand le monde brûle en temps réel et que la réalité va constamment plus loin que les intrigues de film ?

Thomas finit par percer : il écrit le roman de sa vie et rencontre le succès — mais Böszörményi n’accorde pas à ce dénouement le ton réconfortant que lui donnerait un roman classique sur la vie d’un artiste. Car ce qui finit par percer, ce n’est pas la bonne fortune de l’écrivain, mais la conscience de sa fragilité. Écrire n’est pas un retrait hors du monde, mais une manière d’y demeurer sans se laisser définitivement engloutir par lui. Les réflexions que Thomas confie à son journal intime (une sorte d’autocommentaire à l’intérieur du texte) donnent au roman une couche métapoétique, qui peut s’avérer risquée, mais qui ici réussit à convaincre : le texte réfléchit sur lui-même pendant qu’il s’accomplit.

 

Irruption des archives dans la vie privée : Trianon et l’Holocauste

Et c’est alors que se produit ce qui distingue ce roman de nombreux livres contemporains : l’histoire n’y apparaît pas comme un arrière-plan, mais comme une onde de choc qui pénètre jusque dans les espaces les plus intimes. Böszörményi insère dans le présent narré des passages documentaires — des « Dark Chapters in a Bloody History ». La Hongrie après 1920, le traumatisme de Trianon, le pays amputé, la nation blessée. C’est une réalité psychique qui se transmet sur des générations. Cette blessure de l’âme génère un réservoir d’affects stockés dans la culture, qui co-détermine le discours du présent et persiste sous une forme transformée : comme une irritabilité diffuse, une surcompensation identitaire, un affect mémoriel politiquement articulé — y compris dans cette Transylvanie bien connue de beaucoup d’entre nous, qui laisse d’ailleurs sur le diorama narratif-documentaire une marque facilement reconnaissable aux fissures tectoniques datant de l’époque du national-communisme roumain.

Il est remarquable de voir comment le roman ne fait pas de cette dimension documentaire une matraque morale, mais une perturbation. On y retrouve par exemple, citée in extenso, la célèbre réponse parisienne du comte Albert Apponyi au « couperet » de Trianon, comme une plainte élégiaque, émotionnellement chargée, au milieu du texte, non pas tant pour instruire, mais pour montrer comment la perte politique, passant dans le langage, devient un séisme émotionnel répétable.

La coupure est encore plus brutale lorsque le roman traite de l’Holocauste en Hongrie, en se focalisant sur un personnage qui reste souvent marginal dans la mémoire populaire, et que même les historiens connaissent mal : Edmund Veesenmayer, plénipotentiaire de Hitler pour la Hongrie et complice d’Eichmann. Veesenmayer, ce n’est pas la banalité du mal, mais, si j’ose dire, le mal « intellectuellement cultivé ». Le traducteur Hans-Henning Paetzke a déniché dans les archives militaires américaines des documents originaux allemands des plus percutants, au lieu de faire le détour par les textes anglais utilisés dans le texte original hongrois. C’est non seulement intéressant d’un point de vue éditorial, mais aussi significatif sur le plan poétologique : il s'agit de rendre audible la langue du crime, dans sa froideur d’origine, comme un document qui, au lieu de la chaleur du récit, applique des tampons de glace.

 

Paris — Réalités oniriques

Si Toronto est la scène des automystifications bourgeoises, Paris est le lieu où la réalité elle-même perd ses contours. Kenny White et l’informaticien Fredy Bloom voyagent ensemble. Bloom est une allusion à Joyce que le texte laisse apparaître avec complaisance ; même les pères des deux Bloom romanesques, Fredy et Leopold, sont d’origine hongroise (ils s’appellent Virág, qui signifie « fleur » en hongrois). L’amitié entre Kenny et Fredy est « presque symbiotique » : leurs escapades sexuelles ressemblent à des explorations de zones-frontières, où l’identité apparaît comme quelque chose de fluide, de changeant, comme un jeu de masques.

Les chapitres parisiens sont le lieu où Pièces éparses met à nu son nerf « métaphysique » : les réalités oniriques font sortir la réalité triviale de ses gonds, les schémas de perception basculent. Le « vécu » se joue dans la salle privée de l’imagination, non dans la réalité du monde extérieur. Le roman ose ici une chose devenue rare dans la prose contemporaine : il prend l’onirique au sérieux, non comme un accessoire surréaliste décoratif, mais comme une forme de connaissance. Au lieu de dire : « tout cela n’était qu’un rêve », il dit : la logique onirique est la vérité de ce qui est réduit en pièces éparses, car elle ne prétend plus que le monde devrait être cohérent.

 

El Chapo rencontre Dante : fable de philosophie morale

Et comme si cela ne suffisait pas, Böszörményi ouvre une scène de plus dans ce théâtre de l’impossible-possible, de l’irréel-réel. Le baron de la drogue mexicain Joaquín « El Chapo » Guzmán, symbole du mal mondialisé, est mis en scène dans un dialogue imaginaire avec Dante, Augustin d’Hippone et Voltaire. Devant cette audace, on peut froncer les sourcils — ou comprendre que le roman réactive ici une forme littéraire ancienne : la fable de philosophie morale, le dialogue des époques. Sauf que chez Böszörményi, cela ne se passe pas dans un cabinet de savant, mais à l’ombre des réseaux économiques transnationaux de la violence. C’est précisément dans de tels passages que se manifeste l’énergie hors du commun de ce livre : il n’a pas peur des grands noms – pas peur de la théologie, de la philosophie, des Lumières ou de la descente aux enfers — mais il n’utilise pas ces pièces d’inventaire de la tradition comme des ornements culturels. Ils deviennent des voix dans le chœur du commentaire mondial, des barbillons fixés à la surface du texte, et auxquels le présent reste accroché. Le mal n’apparaît pas comme un défaut psychologique individuel, mais comme un système, qui s’organise globalement et détruit localement. Et l’éthique, dans tout cela ? Elle n’apparaît pas comme une cour de justice morale, mais comme un débat, une dispute, une tentative inachevable d’opposer au monstrueux le langage de l’humanité et de la raison.

 

Plutôt qu’un cadre réglementaire, une polyphonie

Le quoi est important, mais, comme on le sait, dans les questions littéraires, c’est le comment qui est décisif ! Pièces éparses est un roman polyphonique, hybride, une œuvre à tiroirs. Représentation scénique et perspective intérieure subjective, commentaire d’auteur et moment de prise de conscience du je, dominance du dialogue et monologue intérieur, récits enchâssés, lettres, journaux intimes, matériel d’archives — le roman construit courageusement une esthétique de la stratification, qui, au lieu de lisser, montre que le lissé serait aujourd’hui un mensonge.

« Le monde est texte, la réalité est texte, la vie est texte, la conscience est texte, la littérature est texte : TOUT est texte, et sans texte, tout n’est plus rien ! » : tel est, selon le communiqué de presse de l’éditeur, le credo de Böszörményi. La littérature n’est pas comprise comme reflet, mais comme site de production de la réalité. Quand tout est déchiré, réduit en pièces éparses, il ne reste que le tissu des textes que l’on peut tisser à nouveau — non pour guérir, mais pour re-connaître, pour comprendre.

L’« architecture narrative rhizomique » (pour citer Deleuze et Guattari) est ici plus qu’une expression à la mode : on sent que le roman pense délibérément de manière non hiérarchique, qu’il tire sa connaissance du procédé même. Plus de 40 figures intertextuelles — d’Épicure à Augustin, de Kant à Wittgenstein, de Newton à Hawking, de Goethe à Roberto Bolaño — interviennent, contribuant à la formation du discours romanesque de l’interprétation du monde. Le texte fait le pari que la vérité du présent n’est accessible que sous forme polyphonique : non comme thèse, mais comme simultanéité.

 

C’est, esthétiquement, un risque

Car la polyphonie peut basculer : dans la surabondance, dans le name-dropping de l’érudition, dans un texte qui prétend à plus qu’il ne peut porter. Mais c’est précisément là que s’affirme le rang de Böszörményi : quand, au lieu de se contenter d’exposer la multiplicité, il la rend impérative, en faisant de l’acte narratif lui-même comme une expérience existentielle limite. L’un des personnages, l’écrivain Thomas Larringen, définit l’écriture comme : « extase, désespoir, vol audacieux des pensées, feu et passion, vibration métaphysique… voyage au plus profond de l’enfer… ». Ce sont de grands mots qu’on entend là — et c’est voulu ainsi. Mais ce n’est pas de la grandiloquence, car le roman montre simultanément le prix à payer pour cet acte d’écriture : la vulnérabilité, l’inachèvement, l’épuisement.

 

Lire pour se déconnecter, ou pour se connecter ?

On ne lit pas Pièces éparses pour se déconnecter. On lit ce roman parce qu’il exige du lecteur qu’il se connecte, s’implique : penser simultanément l’individu et l’histoire, l’intimité et la politique, le rêve et le document. Ses personnages ne sont pas ces habituelles figures sympathiques chargées d’attirer l’identification du lecteur ; ce sont des dispositifs expérimentaux de l’humain. On peut les condamner, on peut les plaindre, on peut les analyser — mais on ne leur échappe pas, car leur déchirement (en « pièces éparses ») touche le nôtre – à savoir : le fait, dont nous faisons l’expérience quotidienne, que l’identité n’existe plus comme objet de possession stable, mais comme un état des choses à renégocier en permanence.

Quiconque cherche une littérature contemporaine qui ne se confond pas avec l’actualité, mais représente une forme à la mesure du présent, trouvera ici son bonheur. Le roman semble allier la dureté documentaire à une inquiétude métaphysique qui lui est rarement associée : archives et cauchemars, histoire et érotisme, pensée théorique et vulnérabilité psychique.

Et c’est peut-être là le véritable pouvoir de séduction de ce livre : il donne envie de lire, non en promettant de tout expliquer, mais en montrant que la littérature est encore capable d’une chose qu’aucun commentaire, aucun essai, aucun communiqué de presse ni aucun traité technique ne remplace : supporter les contradictions sans les trahir. Pièces éparses est un roman qui montre un monde où personne n’est tout à fait innocent, mais où personne n’est tout à fait perdu. Un roman qui s’accroche néanmoins à une possibilité : celle que, de fragments, de voix, de documents et de rêves, naisse un texte qui ne console pas — mais qui éclaire. Qui ne calme pas — mais qui réveille. Et qui, de manière étonnamment conciliante, s’achève, tant pour Mélanie Templeton que pour Thomas Larringen, sur un nouveau départ et sur une libération.