Le temps long

Quand je ferme les yeux, je vois Maman. Toujours elle. Personne d’autre qu’elle. Tata dit qu’elle est maigre et moche. Moi je trouve pas. Elle a les cheveux courts, un peu bouclés. Et sa bouche est si jolie quand elle sourit ! Elle a les yeux rieurs. Étincelants, bleu ciel. C’est ce que j’aime le plus. Ils me plaisent encore plus que les rayons du soleil. (...) Moi, j’ai pas besoin d’argent. Pas besoin d’en gagner. C’est d’elle que j’ai besoin. De personne d’autre, seulement d’elle. J’ai demandé à Mamie pourquoi c’est si difficile de comprendre ça. À chaque fois que je vais chez Irina, sa maman est à la maison ; elle me prend dans ses bras, me caresse, me berce. Mais pas comme Maman, parce que personne sait me prendre dans ses bras comme elle, si doucement, que je remarque à peine qu’elle me serre contre elle, me caresse la tête et me console en me chuchotant à l’oreille que je suis son petit ange.  (...)  À la station d’autobus, je tiens la main à Maman, je regarde les arbres du parc, et je me dis : comme ils sont bien, comme ça, parce que eux, ils doivent aller nulle part. Alors que moi, je dois de nouveau quitter Maman, être loin de celle que j’aime tellement, et je peux même pas lui dire comme ça me fait mal de la quitter, même si elle part que pour quelques mois. Si je pleure, elle me répète toujours que c’est pour moi qu’elle part, que c’est pour moi qu’elle travaille, pour me rendre la vie meilleure, c’est ce qu’elle dit, mais moi de toute façon j’arrive pas à comprendre tout ça, ça sert à rien qu’elle essaye de me persuader que c’est pour moi qu’elle part, pour moi, que c’est rien que pour moi qu’elle fait tout ça.


Zoltán Böszörményi: Le temps long (traduction de Raoul Weiss), Editions du Cygne, Paris, 2023